Pour Djan

Tu me l'as redit juste avant mon départ, Djan, mon prince, ma vie... Tu ne veux rien de ma folie ! Tu feins d'oublier que tu avais 'tout ton temps' pour moi il y a quelques mois... Tu veux croire maintenant que tu es 'n'importe quel Afghan' alors que justement tu avais protesté que je ne te reconnaisse pas ta juste place. Tu penses que je n'ai pas entendu tes mots de fierté, d'amitié, de frustration, que je n'ai pas compris ta tendresse, ta prévenance et tes soupirs d'aise.

ابابيل
     بطرف دُب اشرف ابابيل پرواز گيرد
     درنده پرسش: بي نياز چرا کوچ کني؟
     پرنده: وقتي حظ که جهانتاب بودي
     در دل، يا جانان، نغمهً ستاره ها زدي


Aujourd'hui, je suis à Char-e Nau, à quelques pas probablement de chez toi. Peut-être même que c'est chez toi, la maison où je suis hébergée par l'AMI, et qu'ils louent à une riche famille kaboulie. Nous sommes confinés à Qala-e Fatullah, dans la résidence - que ses habitants appellent le 'bunker', parce que des manifestations anti-américaines dans tout le pays font craindre la violence à l'encontre des expatriés. Il faut même tenir à portée de main un sac d'urgence pour le cas où l'ANSO, l'organisme chargé de la sécurité des opérations de reconstruction, déciderait d'une évacuation.

Je reste calme, j'espère pouvoir me mettre à travailler rapidement, et ce temps d'attente me permet de faire le point de mes sentiments pour toi. Je suis décidée à rester... à vivre mon destin... ici ! Ce jour où nous verrons ensemble la mort n'est pas arrivé. Puisses-tu d'ici là voir ton pays changer comme tu le souhaites ! Puisses-tu penser que j'y aie un peu contribué ! A moi de te le redire, mon prince, lumière de ma vie : ta mère l'avait imaginé, j'essaie de répondre à son attente...

Toute la journée le ciel s'est lamenté de ton absence, alors qu'à chaque coin de rue déambule l'un de ces hommes poussant fièrement sa bedaine sous l'ombre d'un turban, qui me font penser à toi comme s'ils étaient l'un de tes frères. Les montagnes sont encore blanches de l'espoir d'un été fertile ; la lune toute proche gonfle comme un fruit à faire éclater sous la dent ; les roses s'alanguissent en tapis de parfums ; le soir, après l'appel du muezzin, l'ombre frémit de rumeurs lointaines où se mêlent des accords de roubab, soutenus par des mains sur les peaux des tablas. Chaque détail des secrets de la ville pourrait m'étrangler si je ne savais en recueillir l'essence même de tes soupirs, de tes désirs, de tes souvenirs.

Chamali, Pul-e Khumri, Samangan, Mazar-e Charif... je t'ai entendu dérouler ces noms à l'envers, quand tu racontais le mai soixante-huit afghan : les ouvriers de Mazar montaient sur Kaboul, mais furent arrêtés par la troupe... Tous ces détails qui n'en sont pas me rappellent à toi, si j'en avais besoin. Je respire l'air de tes frasques, de tes espoirs, de tes luttes. Je respire enfin.

Au téléphone tu as disparu... Ta voix, froide sur le répondeur, me rabroue comme une étrangère. Tu as dit : "Pourquoi t'habilles-tu comme un soldat ?" C'est que la vie est une lutte de tous les instants, mon prince... Ici, en Afghanistan, les femmes portent le tchadri parce qu'elles sont, dessous, toujours apprêtées comme pour une fête, lissées comme des bibelots, cirées comme une armoire ancienne. Leurs voiles, leurs chaussures fines, leur maquillage les rendent conforme à ce que la tradition dit d'elles... Elles ne seraient que des objets de plaisir pour les hommes, à posséder sur le champ quand on pose le regard dessus. Ne vois-tu pas que ma tenue de campagne me permet de faire oublier que je suis une femme ? Ne comprends-tu pas que ce voile maintenant posé sur mes épaules pour cacher mes cheveux dès que je sortirai (et que j'ai accepté de porter uniquement pour ne pas apporter d'ennuis à mon entourage et ma famille) est précisément le signe d'une lâcheté généralisée, de l'acceptation que les hommes afghans sont incapables de respecter l'humain dans la femme, ou d'en apprécier l'esprit par delà le corps...? Les Afghans sont-ils des animaux, eux qui traitent leurs femmes comme du bétail ?

Je n'ai pas oublié qu'autrefois, comme un maquignon à la foire, tu as déclaré : "Des lunettes, c'est non !"... Ou que, montrant dans un rictus des dents tachées de jaune, tu m'as demandé : "Ca ne te dérange pas ?" ...je ne savais même pas, alors, qui tu étais , tu n'avais pas pris la peine de t'expliquer...! Dans ce marchandage, mon prince, pour moi l'essentiel est dans le coeur et la tête... Et maintenant, toi aussi tu portes des lunettes... la vie nous a été également dispensée, ne vois-tu pas ? Nos destins pèsent les mêmes espoirs, les mêmes misères, les mêmes affolements. Maintenant que tu existes pour moi, je ne veux plus être visible que quand tu es avec moi, et voir avec tes yeux...

Tu as dit : "Je suis mort..." ; mais je sais bien que non... je sais te réveiller, te faire rire, et même pleurer... Je t'attends , pour que tu me racontes... comme tu sais si bien le faire ! et pour te reposer sous les paumes de mes mains. Me voilà à Mazar... Je rentre dans la ville comme pour chercher un ami... Aujourd'hui il fait une chaleur liquéfiante, surtout dans la voiture qui vient de dérouler la route pour moi... A l'ombre de la nuit, ta voix est amicale... J'en pleurerais de soulagement.